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23/06/2009

Sur la route de mon taxi, à Grenoble, je croise des regards. Voici l’histoire de ces regards, regards d’enfants, d’adultes, d’hommes et de femmes.

 
 
images-1.jpegAu cours de mes trajets professionnels en taxi, véhicule dans lequel je transporte des personnes handicapées mentales et physiques, je croise des dizaines de regards.images-3.jpeg

Aujourd’hui, j’ai croisé le regard d’un ouvrier sur un chantier fermé au public. Il travaille dur sous le soleil et construit ce qui sera le toit de futurs habitants. Moi, je circule sur les routes, libre et curieuse de chaque virage, de ce qui m’attend après. Lui, il grimpe d’étage en étage, admirant l’ouvrage de ses mains, le fruit de ses efforts répétés, de son obéissance aux ordres précis de gestes minutieux.

images-7.jpegSouvent, je croise le regard d’un enfant marchant seul le long de la route, le regard gai ou triste selon l’enfant. Parfois il va à l’école, parfois va faire une course. Je suis étonnée de voir que des enfants de très jeunes âges vont à l’école tous seuls.

L’autre jour, en arrivant dans le quartier de l’Abbaye, j’ai croisé le regard d’un petit garçon de cinq-six ans. Il était assis sur le bord du trottoir, le cartable sur le dos, les pieds posés sur la chaussée. Il était 17 h 45 !! Je me suis arrêtée et lui ai demandé ce qu’il faisait assis au bord de la route. “Que fais-tu ici tout seul ? Ne reste pas ici. C’est dangereux !” Il me montre sa maison vide. Il attend ses parents. Des jeunes de la cité semblant le connaître lui crient : “Ne reste pas là sur la route, petit.”images-5.jpeg

Il y a ce regard d’une personne âgée qui a du mal à marcher et qui me sourit lorsque je la laisse passer. Ce regard d’une femme entourée d’enfants, avec un bébé dans une poussette et un petit dans un porte-bébé, plus des enfants encore autour. Regard du monde qui tourne et qui avance.
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images-2.jpegJe rencontre le regard d’une femme voilée d’un hijab que je viens de laisser passer. Je me suis arrêtée pour elle alors que personne ne la laissait traverser. Elle me regarde et me remercie d’un grand sourire. Je me dis qu’elle est sage. Elle ne porte qu’un voile simple qui laisse voir son visage et son sourire, voile qui n’est ni le niqab ni la burqa. Elle porte le hijab et semble bien dans sa peau. Elle aimerait peut-être porter le niqab mais elle se dit que c’est plus raisonnable ainsi dans un pays où la plupart des femmes sortent les cheveux nus et les jambes à l’air. Peut-être travaille-t-elle et a-t-elle un poste qui lui donne la satisfaction de tenir son rôle dans une 
société où elle a sa place, même voilée.images-8.jpeg

J’ai croisé aussi le regard d’un homme qui avait cinq portables. Un dans chaque poche et trois dans la voiture. Vous ne me croyez pas ? Je vous dis qu’il existe. Il vit à Grenoble. C’est un voyageur. Les kilomètres qu’il fait chaque semaine dans le monde entier sont une toile d’araignée qu’il tisse sans que les femmes qu’il rencontre n’y prennent garde. 

images-6.jpegJ’ai croisé le regard d’un autre homme qui criait au volant : “Tu ne comprends pas le français ? C’est fini entre nous, terminé. Je suis volage. L’amour, ça me fait peur. Dégage de ma vie.” Et puis j’ai suivi le regard de la femme de l’autre côté de la route. Elle traversa, hagarde, en manquant de se faire renverser. Parfois, quand l’amour s’arrête brutalement, quelles raisons de vivre restent-ils ? Le sentiment de n’être plus rien, la route qui continue sans nous, l’humiliation des paroles redoutables et cruelles, la réalité d’un ventre vide dont un homme a pris l’espace durant quelques mois, s’enfuyant en laissant le vide et le néant, le mépris d’un coeur effondré sur lui-même.

Heureusement, un autre regard croise le mien. Celui d’un mendiant. Il vient vers moi et me demande de l’argent, alors que je suis arrêtée à un feu. Je vois sur son panneau : “trois enfants à nourrir.” Je cherche quelques pièces et lui donne. Je me dis que j’ai de la chance d’avoir un travail et de quoi nourrir mes enfants. 

Je me souviens de cet autre regard dans le magasin où je suis allée dernièrement. Une dame âgée de type gitan me regarde fixement dans un rayon. Elle tient dans la main un paquet de farine. Son regard se fait insistant. Elle tend le paquet vers moi de loin. Elle n’a toujours rien dit. Son regard m’appelle. Je m’approche. Elle me montre le prix. Il lui manque soixante centimes. Je lui donne. Elle repart contente avec son paquet.images-4.jpeg

Un autre regard me marque. Celui d’une femme qui s’est confiée à moi. Amoureuse d’un homme, elle ne supporte plus de vivre avec sa fille majeure qui vit sous le même toit. Cette fille ne la respecte pas. L’atmosphère devient lourde, conflictuelle ; c’est l’enfer dans son foyer. Son compagnon ne veut pas intervenir. Il laisse faire. Alors cette femme en tombe malade. D’une vraie maladie. Son regard aperçu une première fois a changé. Il est sombre, sans la flamme. Je parle un moment avec elle. Une étincelle apparaît à nouveau. Elle me fait la bise. Un moment d’amitié fait revenir le soleil.

images.jpeg“Nous nous reverrons”, m’a-t-elle dit.

Je rends hommage à tous ces regards, à toutes ces personnes croisées, à tous mes clients transportés, enfants, adolescents et adultes, à la population grenobloise que je côtois chaque jour.

Parfois je manque de me faire tuer... comme l’autre jour, à Sassenage. Un homme a grillé un stop. J’ai pu m’arrêter. Et puis ce jour dernièrement où un jeune fou a pris un rond-point en sens inverse, se mettant à ma droite, alors que je l’évitais à gauche. Il m’a narguée d’un regard inconscient et sot. Tout comme ce jeune homme qui est venu sur moi avec sa mobylette, traversant une ligne blanche en face de moi pour me provoquer. Ces regards sont pleins de violence et je préfère les reléguer au rang de l’imbécilité et d’une conduite hors-la-loi. Seulement, d’une conduite hors-la-loi, ils peuvent devenir criminels, comme ce motard roulant sans permis à Marseille et qui a heurté le 13 juin une maman enceinte de huit mois et son fils de deux ans, qui rentraient de la plage de Corbières. Ils sont morts tous les quatre, car cette femme portait des jumeaux. Le papa a été hospitalisé dans un état de choc moral indescriptible. 

Le regard que je tends à cette famille détruite est empli d’une immense tristesse. Je leur envoie à tous les cinq mes pensées les plus émues.

Chloé LAROCHE

Commentaires

Article poignant;plein d'émotion et de tristesse... et de vérité sur les aléas(et les accidents) de la vie.Bonne journée

Écrit par : Fethi | 24/06/2009

Merci beaucoup Fethi. Je vous souhaite plein de bonheur et que le destin vous soit clément. Avec mes meilleures pensées pour vous. Chloé L

Écrit par : Chloé Laroche | 24/06/2009

Ces regards sont très touchant. Effectivement, on croise des gens et on leur fait un sourire : cela peut changer leur vie, et surtout ces sourires et ces regards échangés réchauffent les coeurs.

Écrit par : Lolotte73 | 24/06/2009

Les commentaires sont fermés.

 
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